# 4 – « A corps tendu » Chronique du Dr JY Chauve / Vendée Globe

Jean-Yves Chauve, le médecin de course du Vendée Globe, fait face avec l’organisation à la crise sanitaire. Tandis que les marins se frottent aux premières dépressions de leur route, le sujet de cette chronique tombe à pic : l’homo erectus contrarié par la navigation, et ses solutions.

 » Il faut être clair, l’être humain est fait pour vivre campé sur ses 2 pieds. La verticalité qui fait de nous des êtres supérieurs est un défi permanent aux lois de l’équilibre. Poids en haut du corps avec une tête bien pleine, plantes des pieds minuscules. La meilleure image est sans doute celle d’une bouteille posée sur son goulot. Une pichenette et elle tombe. Nous, nous restons debout, droits dans nos bottes. Mais notre système de l’équilibre, s’il est performant, a aussi ses exigences. En premier lieu, un sol stable, tout le contraire du plancher d’un bateau. Là, harcelé par les mouvements incessants des vagues, il renâcle et ne se gêne pas pour le faire savoir.

En ces premiers jours de course, certains skippers du Vendée Globe l’ont appris à leurs dépens. Apathie, somnolence, mal de tête, manque d’appétit, moral en baisse, nausées ou pire, le mal de mer est parfois un incontournable à l’instar de virus encore plus redoutables.

Rien de très probant pour que l’organisme s’adapte, le mieux est de continuer à naviguer et d’y croire. Au Vendée Globe, les skippers n’ont pas d’autre choix. Au bout de deux jours, les troubles sont relégués à des souvenirs aussi vite oubliés. Restent les mouvements du bateau toujours aussi violents qu’il faut impérativement compenser. Là, intervient la proprioception. Derrière ce mot barbare, se cache notre capacité à ressentir et à gérer la position des différentes parties de notre corps. Cette intelligence organique fonctionne grâce à de nombreux récepteurs musculaires et ligamentaires relayés par les voies nerveuses vers les centres cérébraux impliqués. L’ensemble constitue le schéma corporel, la représentation virtuelle du corps qui s’élabore au cours de l’enfance et de détériore au fil des traumatismes.

Mais la proprioception se cultive. Plus ces capteurs sont sensibles dans des muscles affutés plus la réaction à un déséquilibre est rapide et efficace. On en comprend l’intérêt sur ces bateaux, véritables shakers géants, avec les chocs combinés à des décélérations brutales.

Aujourd’hui, vous voilà à l’entraînement avec votre coach sportif, debout sur un plateau posé sur une boule. A vous de la maintenir horizontale, en attrapant un ballon ou en fermant les yeux, sans perdre l’équilibre. Pas facile, n’est-ce pas ? Mais peu à peu, vous deviendrez ce funambule, ce skipper capable de se déplacer la nuit sur le pont incliné d’un bateau, malgré les soubresauts et le choc des vagues.

Dans le grand mauvais temps, vous ne chercherez pas à rester debout, vos déplacements se feront à quatre pattes, les mains cramponnées à toutes les prises possibles. Vous découvrirez qu’en mer, l’alpinisme se pratique aussi à l’horizontal.

A l’intérieur, vous vivrez allongé, assis, accroupi ou encore à genoux dans cette minuscule cellule de vie trop basse de plafond. Sans même vous en rendre compte, votre corps adoptera ces positions pour abaisser votre centre de gravité, une protection réflexe contre les chutes.

Dans ce voyage de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres autour du globe, le rayon d’action du skipper se résume à quelques mètres. Dans les rares moments où le pont du bateau est praticable, la balade fait au maximum 18,28 mètres, la longueur du bateau. Pas l’idéal pour garder des jambes puissantes si, par malheur, en fin de parcours, il faut se hisser seul en haut du mât. Lors du Vendée Globe 2016, une étude a montré à l’arrivée une fonte musculaire significative chez un grand nombre de skippers.

Pour anticiper ce déficit, chacun travaille en amont le renforcement musculaire de ses membres inférieurs. Le stand up paddle ou le kite surf sont privilégiés. On y mélange l’équilibre et la glisse. La course à pied et le vélo sont aussi de bons compléments pour stimuler le gainage. Quant aux épaules et aux bras, les navigations d’entraînement et les courses préparatoires sont les meilleurs moyens de les maintenir à leur meilleur potentiel.

Mais la grande difficulté de la course au large est d’exiger la mobilisation instantanée de toute la puissance physique du corps.

La nuit est tombée. Après avoir manœuvré toute la journée pour vous extraire de cette dépression qui tentait de vous piéger, vous voilà enfin allongé, bien au chaud dans ce matelas, spécialement conçu pour vous, un véritable cocon protecteur.

Dans un demi-sommeil, vous sentez la rafale. S’extirper vite. Pas le temps de s’habiller. Foncer sur le winch pour reprendre l’écoute et tout donner. L’effort est intense, violent. Pris à froid, les muscles souffrent, les tendons s’étirent, les articulations rechignent. On le sait, pour éviter l’accident, l’échauffement est essentiel, mais le bateau exige tout, tout de suite.

Vous êtes en sueur, essoufflé, le cœur battant à tout rompre. On l’a mesuré. Sur certaines manœuvresle rythme cardiaque dépasse 180 pulsations par minute, aussi élevé qu’un coureur de 100 mètres. A la Commission Médicale de la Fédération Française de Voile, conscients des risques liés à cette physiologie poussée à l’extrême, nous exigeons échographie cardiaque et épreuve d’effort pour évaluer la capacité de résistance du système cardio-vasculaire.

Tous les skippers du Vendée Globe ont passé ces épreuves avec succès. N’empêche, le corps à ses limites, l’essentiel est de bien les connaître pour mieux les respecter « .

Dr Jean-Yves Chauve

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